BIENVEILLANT, ANTE, adj. : Qui se montre attentif au bien et au bonheur des autres.

On trouve désormais les injonctions invitations à la bienveillance un peu partout : pour éduquer nos enfants (parentalité positive, éducation bienveillante ou non-violente, etc.), dans l’entreprise, à l’école.

Comme pour l’autonomie, nous faisons face à une injonction désarmante : personne ne peut être contre la bienveillance. Personne ne peut vouloir que ce monde ne devienne pas davantage bienveillant. Même dans un monde sale et immoral, cultiver la bienveillance, n'est-ce pas se donner, à soi et aux autres, quelques instants de répit ?

Incontestablement. Soyons donc bienveillants… partout où il est souhaitable de l’être. Ce que je sous-entends, c’est qu'on ne peut l’être partout de la même façon. Prenons le travail.

L’injonction à la bienveillance au travail

Rappel : nous autres, salariés, dans le monde qui est le nôtre, sommes liés à notre employeur par une relation asymétrique, où à tout moment, ce dernier est en position d’exiger de nous des choses plus ou moins (dé)plaisantes. Cela n’empêche pas d’entretenir avec nos chefs des relations de «bienveillance» ; il arrive même que s’installe entre eux et nous des relations de confiance confinant à l’absolu. Cela arrive (j’ai la chance de l’avoir vécu, et sans déception). Mais c’est l’exception. La règle, me semble-t-il, est d’essayer de ne pas tout confondre : ne pas oublier les règles du jeu, et les places de chacun.

Ce qui pose question est plutôt l’injonction diffuse à la bienveillance. Difficile de ne pas voir qu'une telle invitation à la bienveillance est «tout bonus» pour ceux qui sont en position de pouvoir. Difficile aussi, à l’heure où la propagande l’«ingénierie sociale»1 va bon train, d’exclure a priori le concours des «biens placés» dans son évangélisation stratégique. Quoi qu'il en soit, le fait est que dans de nombreux médias people, on trouve bien, en compagnie de cette nouvelle bienveillance, une injonction diffuse à la pratiquer sur nos lieux de travail :

«Exprimez votre gratitude à un ou plusieurs collègues en étant le plus précis et le plus concret possible. La seule règle : le faire avec sincérité. Les principaux obstacles : l’oubli et l’inattention. Utilisez donc des post-it si besoin !» lit-on par exemple ici.

Bref, «cultiver la bienveillance au travail» fait penser à une injonction paradoxale. C'est mon chef, il me demande des choses que je n’ai pas envie de faire, mais je «me dois» d’être bienveillant à son égard. Sa façon de se comporter heurte ma sensibilité et mes valeurs, mais je «me dois» d’être bienveillant à l’égard de mon collègue. Ce qu'on nous invite à faire par cette injonction uniforme à la bienveillance, c’est ainsi à neutraliser une partie de nous-mêmes : de nos capacités critiques, et surtout de notre sensibilité éthique.

Le pire est qu’il ne semble pas y avoir d’échappatoire : on l'a dit, nous ne pouvons vouloir ne pas être «bienveillants». D’où la fameuse «dissonance cognitive» qui ne manquera pas de nous envahir : le sentiment de culpabilité à vouloir «autre chose» que cette «bienveillance», et que nous aurons bien du mal à nommer. En réalité, il faut du courage pour échapper à cette «douce tyrannie de la bienveillance» !

D'autre part, si on tient tant à nous rendre «bienveillants» au travail, au point de nous en préciser le «mode d’emploi», c'est bien… parce qu'il en manque. Pourquoi en manque-t-il ? Je pense qu'il faudrait jeter un oeil sur la «qualité du sol» où l’on voudrait voir fleurir la bienveillance. Je propose donc, «pour voir», un rapide détour par là où on sait qu'elle peut fleurir.

détour par la vertu chrétienne

Difficile en effet de parler de bienveillance sans évoquer la vertu chrétienne du même nom. On sait que les vertus chrétiennes se cultivent, se pratiquent. Pourquoi ne pourrait-on pas cultiver cette vertu en situation de travail (ou à l’école) ? Eh bien, peut-être simplement parce que, dans ces milieux, c’est l’esprit de la vertu, son sens et son sol véritables, qu’on ne trouve pas.

On voit mal les chantres de la «nouvelle bienveillance» nous proposer « d’aimer nos ennemis, et de prier pour ceux qui nous persécutent » (Mt 4 ; 44). Tout de même, ce serait trop nous demander.2. Le problème, cependant, pourrait bien être que cette bienveillance soit inséparable d’un acte de foi, ou au moins, d’un rapport à une transcendance. En terre chrétienne, c’est en Dieu même que la bienveillance est d'abord logée, et à nous d’agir «en imitateurs de Dieu». Un tout autre programme, on le voit, pour le comédien !

On dira que comparaison n’est pas raison, et que la bienveillance issue de la psychologie positive made in US n’a aucun rapport avec la vertu chrétienne. Il conviendrait éventuellement de s'en assurer. Je maintiendrai cependant : 1° que dans notre pays, le mot bienveillance résonne de son histoire chrétienne, ce qui justifie une première fois le détour proposé ; 2°, que ce détour vaut de manière générale sur le plan «culturel» et laïque, étant donné le déboussolement éthique actuel ; 3° qu'il vaut enfin par l’hypothèse qu'il suggère : celle qu'une bienveillance cultivée hors-sol ne peut donner que des fruits sans saveur.

de bonnes raisons d’être bienveillants

Un terme-clé de ce détour pourrait être celui de «transcendance».
On pourait croire que c’est un terme religieux, complètement étranger au monde du travail. Je ne crois pas.

Disons que ce qui nous transcende, c’est ce qui «plane» au dessus de nous, nous échappe en partie, mais dont on a des raisons de soupçonner l’existence. Dans ce sens, «la société», «la France», «l’école», «la famille», etc. sont des réalités diversement «transcendantes». On emploie ce mot aussi pour dire qu’on se surpasse : Federer s’est transcendé sur ce passing-shot.

Or, je crois que dans le monde du travail aussi, on trouve pas mal de ces «choses» qui sont de l’ordre de la transcendance. Par exemple le produit fini, dont je n’ai fait que collaborer à la fabrication. Ou plutôt, l’intérêt ou l’utilité de ce produit, la satisfaction qu'il procure, sa beauté (?), etc. La transcendance serait ici liée au sens qu'on peut donner à ce qui est produit. Si je ressens «l’utilité», ou plutôt le sens, de ce à quoi je ne fais que contribuer, alors on peut dire que je suis relié à quelque chose qui transcende mon travail.

Je crois que c’est cela dont nous avons besoin pour cultiver une authentique bienveillance : de bonnes raisons de la cultiver.

Le mineur qui se réchauffe un soir de décembre devant son poele sait pourquoi il travaille. Ce n'est pas toujours le cas d'un télé-opérateur en benchmarking prospectif.

Vous autres nos chefs, donnez-nous donc de bonnes raisons de (re)devenir bienveillants au travail !

Notes de bas de page:

1
Hélas, «ingénierie sociale» n’a pas encore été francisé à l’heure où j’écris. Ah, ces américains, toujours en avance sur nous ! Il est fort instructif de comparer les définitions de «social engeneering» et d’«ingénierie sociale»… On comprend alors qu'il nous manque un mot pour parler de certaines réalités très actuelles !
2
Qui plus est, ce serait nous inviter à reconnaître que nous avons des ennemis, alors que l'objectif de la bienveillance new age semble aller à l’inverse.