Dans la série des inversions de la novlangue, il est bon de distinguer entre autonomie et autonomie. Partout on nous enjoint à l’autonomie : au travail (quelle fiche de poste ne comprend pas une ligne avec «sens de l’autonomie» ?), au chômage, à l’école, et même dans nos pratiques de loisir (cf. la tendance au DIY, do it yourself, fais-le toi-même).

L’injonction à l’autonomie fait partie de ces injonctions désarmantes, devant lesquelles il est difficile, au premier abord, de ne pas s’incliner. Qui ne veut pas être autonome ? Vous ne pouvez pas vouloir ne pas être autonome.

Autonome, littéralement, c’est se donner à soi-même ses propres lois, c’est se gouverner soi-même. Une belle part de l’effort philosophique — du «Connais-toi toi-même» de Socrate au «Wo es war, soll ich werden» de Freud, en passant par le «Sapere Aude !» («Pense par toi-même !») de Kant — se trouve derrière ce simple mot.

Seulement, il faut distinguer.
Quand on nous demande d’être autonome au travail, c’est rarement pour décider ce que doit contenir notre fiche de poste. Plus souvent, c’est pour nous laisser gérer nous-mêmes l’ordre dans lequel on effectuera les taches, qu'on est sommé invité — qu'il nous est demandé d’effectuer. Peut-être aussi pour nous faire ressentir notre responsabilité à l’égard de celles qu'on n’aurait pas réussi à faire rentrer dans notre emploi du temps…

Faut-il appeler cela «autonomie» ? Ou bien… le contraire de l’autonomie ?

C’est le décor qu'il faut regarder pour savoir à quel genre «d’autonomie» nous avons affaire. S'agissant du travail — disons, ici, le travail salarié — le «décor», ou le contexte, on le sait, c’est un employeur qui paie un salarié pour que ce dernier fasse ce que le premier lui demande de faire. «L’autonomie» du salarié, si on veut encore l’appeler comme ça, s’exerce avant tout dans un contexte d’ hétéronomie (là où ce qu'il faut faire est déterminé par d’autres, et non par moi).

On imagine assez bien ce que peut donner l’injonction à l’autonomie dans le monde du chômage. Pas très loin, on trouve l’idée que c’est nous qui sommes responsables de notre situation de chômeur. Et à l’école ? Ici encore, difficile, a priori, de lutter : qui ne veut que son enfant devienne «autonome» ? Mais globalement, on peut faire la même critique que pour le monde du travail : l’école est une institution dont les cadres surdéterminent l’apprentissage et l’exercice de «l’autonomie» chez l’enfant, qui ne saurait y déployer qu'une autonomie relative. Bien souvent, en lieu et place de «l’autonomie» (ou sous couvert de cette autonomie), l’enfant y apprendra à intérioriser les normes en vigueur… Celles, pourquoi pas, qui le prépareront à devenir «autonome» au travail et au chômage1 !

Pour aller plus loin

  • BOLTANSKI Luc et CHIAPELLO Ève, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999. Notamment p.572 sq., «autoréalisation imposée et nouvelles formes d’oppression».
  • LE GOFF Jean-Pierre , La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école. La Découverte, 1999, et notamment «L’autonomie à tout prix», p46 sq.
  • FREIRE Paolo, Pédagogie de l’autonomie. Savoirs nécessaires à la pratique éducative. Erès 2006.

Notes de bas de page:

1
Car, ne l’oublions pas, l’école n’a pas vocation — elle ne se donne pas vocation — aujourd'hui, à critiquer la société, le monde du travail, auquel, au contraire, plus ou moins silencieusement, elle prépare.